La composition instantannée

 

La composition instantanée, c’est une autre façon d’écrire des spectacles. La première œuvre artistique humaine a forcément été réalisée en composition instantanée comme une expression immédiate, un besoin urgent de communication. Cet acte s’est par la suite affirmé et structuré en un mode d’écriture de pièces à part entière.

Par cette démarche artistique, l’artiste affirme sa partition intérieure, ouvre son attention et ses perceptions, dialogue avec le public, et prend également en compte la grammaire scénique. Les vocabulaires corporels, gestuels, vocaux, musicaux, cinématographiques et lumineux ont ainsi autant d’importance que les interlocuteurs d’une même discussion. Les artistes sont complémentaires et jouent de cette connivence.

La composition instantanée agit en réponse aux sensations qui traversent la salle, la scène, le public. Elle présente donc l’avantage d’être à l’écoute des différences et de la disponibilité de chacun. Elle éveille la curiosité et invite toute personne à prendre part au spectacle à sa manière…

Julie Serpinet

 

MIEUX COMPRENDRE LA COMPOSITION INSTANTANEE…

Extraits d’interview de Julie Serpinet pour le mémoire Marion Jacquier réalisé à l’IUP Denis Diderot (Université de Bourgogne) « Le décloisonnement artistique : la quête d’une légitimité pour l’improvisation en danse et en théâtre »

LA COMPOSITION INSTANTANEE

Marion Jacquier : Qu’est-ce que la composition instantanée ? Est-ce de la danse ou du théâtre ?
Julie Serpinet : La chorégraphie ou la mise en scène comme nous l’entendons la plupart du temps est entièrement écrite dans son fond et dans sa forme au préalable. Cette forme est répétée des milliers de fois pour trouver le geste, le mot juste qui corresponde au fond, à l’âme de la pièce… Tout l’art de l’interprète se situe donc dans le fait de faire revivre ces gestes, ces mots au moment du spectacle pour qu’ils résonnent comme la toute première fois aux yeux des spectateurs… En ramenant ce processus aux mots, le travail d’un chorégraphe serait ainsi comparable à celui de l’écrivain ou du poète, qui raye ses mots, en utilise d’autres jusqu’à trouver le bon, celui qui corresponde exactement à la composition globale de son texte… le chorégraphe définit donc en studio, ce qu’il va dire et comment il le dira à chaque fois, devant tous les spectateurs… l’interprète, lui, révèle ce texte, le joue, le donne à voir.
Le directeur d’une pièce en composition instantanée ne s’attache pas aux mêmes choses que le chorégraphe, bien que le but de chacun soit le même : offrir une pièce au public.
Ainsi, le directeur d’improvisation travaille moins avec l’écrit, mais plus avec la parole, ce qui n’exclut pas la construction… A la manière du dialogue, le but est bien évidemment que chaque créateur connaisse les intentions exactes de la pièce, que chacun ait cerné l’âme… Cela revient donc à savoir ce que l’on va dire, avant d’ouvrir la bouche…
Ensuite, tout le travail consiste à acquérir un vocabulaire le plus large possible (gestes, mots, musique, lumière…) et une connaissance exacte de la construction d’une phrase et d’un texte (composition scénique : comment le dire, quand le dire et où le dire ?)… A partir de là, la pièce peut devenir dialogue : de la même manière que l’orateur qui, dans son discours, peut utiliser, selon ses auditeurs et selon les contextes, des mots et des phrases différentes pour exprimer la même intention, les créateurs d’une pièce en composition instantanée composent la pièce selon leurs publics afin d’offrir au plus juste l’âme de la pièce… Même si chaque présentation, dans la forme, est différente de la précédente, la pièce reste donc la même dans le fond, dans l’âme…
Le travail en amont est différent, mais le but est foncièrement identique : la création d’un spectacle que l’on va offrir à un public donné, dans un lieu donné, à un moment donné…
Ainsi, la séparation danse, théâtre, musique me paraît dépassée lorsque l’on parle de composition instantanée : pour moi, l’artiste est avant tout un être humain médiateur de sensations, de pensées ou de toutes autres expressions dirigées vers un public. Ce quelque chose est exprimable par tous les outils à disposition de l’artiste : son corps évidemment d’où découle toute sa créativité et son éventail de possibilités : danse, théâtre, voix etc etc…
Le but est de mettre à disposition tous les moyens que l’on a sous la main pour se faire comprendre du mieux que l’on peut, tel que l’on agit dans la vie : vous pose-t-on la question de savoir si en vous exprimant sur un sujet vous vous exprimez plus avec votre voix, avec votre corps ou avec votre esprit ??? Non on essaie simplement de vous comprendre avant de vous coller une étiquette… Le spectacle devrait marcher de la même manière…

MJ : S’agit-il d’une forme spectaculaire ?
JS : Oui totalement à mon sens.

MJ : Pour aider à approfondir la définition de la composition instantanée, pouvez-vous la comparer à d’autres formes d’improvisations corporelles (contact-improvisation, danse improvisée…) ?
JS : Difficilement comparable car c’est comme comparer des haricots verts et des petits pois… ça a la même couleur, on les classe tous dans les légumes… mais on n’utilisera pas les haricots verts ou les petits pois pour la même chose, dans le même but… On ne les mélangera pas avec les mêmes aliments, on ne les cuisinera pas de la même façon et on ne les consommera pas forcément au même moment.
De plus à l’intérieur même des haricots verts et des petits pois, chaque légume est différent dans sa forme et dans son goût… rien n’est plus différent d’un haricot vert qu’un autre haricot vert donc… et encore plus selon les épices qu’on utilise pour les préparer…

MJ : Peut-on dire que vous proposez une approche originale de la danse ? Du théâtre ?
JS : C’est un haricot vert parmi d’autres… il est original parce qu’il a sa forme, son goût, sa texture, son odeur, ses épices, sa préparation… mais l’avantage du haricot vert c’est qu’il n’a aucune prétention à part celle d’être mangé au mieux par qui a faim ! Il n’a donc pas de souci de comparaison, ni de reconnaissance mais il n’a comme souci que sa propre vie : c’est à dire :

  1. Comment vais je faire des petits pour diversifier l’espèce et la prolonger…
  2. Pourvu que je sois mangé avec appétit !

MJ : Quand la compagnie Songes a-t-elle été fondée ? A la suite de quoi a-t-elle vu le jour ?
En 1998, Songe au ciel  le premier spectacle, devait être monté pour ma survie en quelque sorte, donc à la suite de cette vision que j’avais besoin d’épancher sur scène… c’est une première pièce… avec tout ce que cela comporte d’erreurs de débutants… mais grâce à elle je n’ai aucun regrets… que des remords !

MJ : Quels étaient les objectifs de départ ?
JS : Développer mon propre travail car ce qui existait sur scène en Europe (à part en composition instantanée) m’émouvait rarement…

MJ : Ont-ils évolué jusqu’à aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a changé ?
JS : C’est fondamentalement la même chose avec de la maturité et une plus grande envie d’ouverture sur les autres : j’ai moins d’urgence à faire mes preuves… je peux prendre du temps pour poser les choses, ouvrir la création à d’autres, utiliser la structure pour éveiller les curiosités sur tout.

LE CHEMINEMENT ARTISTIQUE PERSONNEL

MJ : Qu’est-ce qui vous a amenée à vos activités actuelles ?
JS : La rencontre d’auteurs japonais comme Kurosawa, Tanigushi, Miyazaki, Ozu…
La rencontre du travail de Julyen Hamilton en 1997 qui a orienté tout ce que je fais maintenant vers la composition instantanée… une sorte de déclencheur…
La rencontre avec Jean Michel Chomet en Qi gong et alchimie interne, arts asiatiques tellement proches de la composition instantanée…

MJ : Existe-t-il des personnes qui font figure de référence dans les domaines de l’improvisation, des personnes reconnues dans un milieu spécialisé comme la composition instantanée ?
JS : Reconnus non car cet art est trop jeune mais les noms de la génération qui m’a conduite sur la voie où je suis maintenant sont Julyen Hamilton, Simone Forti, Lisa Nelson, Mark Tompkins, Steve Paxton et Barre Phillips.

LE LIEN AU PUBLIC

MJ : Quels adjectifs conviendraient le mieux pour qualifier la compagnie ?  Comment aimez-vous la présenter à vos interlocuteurs ?
JS : Ce n’est pas sérieux et ça l’est en même temps… La relation entre nous et les spectateurs, c’est comme dans la cour d’école quand on jouait au cow-boys et aux indiens… c’est un échange puisque rien n’est prévu et tout se fait en fonction de l’instant présent dont vous faites partie… Je vous invite à venir voir le travail… et si possible voyez au moins 2 fois la même pièce… c’est là qu’on commence à se rendre compte qu’il y a de l’intérêt… et c’est comme ça que je suis tombée amoureuse de la composition instantanée en tant que public et plus tard en tant que praticienne…

MJ : Les pratiques de composition instantanée impliquent-elles un rapport particulier avec le public ? Avez-vous des anecdotes pour illustrer votre idée ?
JS : Le rapport avec le public est différent en écriture en composition instantanée… J’ai le souvenir d’une soirée où la jauge était remplie à 70 % de personnes sourdes avec une pièce créée pour tous mais pas spécifique pour les sourds. La composition instantanée permet l’interactif, et les adaptations immédiates nécessaires à ce genre d’occasion !!!

MJ : Trouvez-vous qu’il soit difficile d’intéresser les gens avec une discipline aussi peu connue que la composition instantanée ? Comment la présenter à ces gens-là ?
JS : Non, cela touche tellement l’être humain et son quotidien que n’importe quel personne, amateur ou professionnel, sur chacun des continents où j’ai transmis cet art, s’est reconnu dans cette approche… Je ne pourrais confirmer ma théorie que lorsque je serai allée en Asie… ! Mais pour les autres continents, je confirme !

MJ : Pensez-vous que la composition instantanée ait besoin d’un public ?
JS : Bien sûr… Le public est primordial…L’art est fait pour être donné en pâture…

LE SPECTACLE VIVANT

MJ : Existe-t-il pour vous un cloisonnement des champs artistiques ? Pouvez-vous développer ou donner des exemples ?
JS : Oui, en Europe en tout cas… la façon dont sont fait les programmes des théâtres… une discipline par compagnie la plupart du temps… c’est l’exemple le plus flagrant à mon sens… mais cela change avec le temps car le transdisciplinaire qui était un OVNI il y a dix ans est devenu une discipline pour ces gens…

MJ : Votre travail évolue entre plusieurs disciplines artistiques, théâtre, danse, composition instantanée, vidéo… La compagnie doit être difficile à définir…
JS : Oui… ça nous fait des sous-titres à rallonge pour citer chaque chose plutôt que de dire multidisciplinaire qui définit des choses trop différentes d’un spectacle à l’autre car n’importe quel spectacle est transdisciplinaire puisqu’il implique une création lumière !

MJ : Pensez-vous qu’il existe une forme d’assujettissement des pratiques artistiques marginales aux formes plus classiques du théâtre ou de la danse ? Avez-vous des exemples ?
JS : Non chacun fait ce qu’il veut et comme il le veut… c’est parce que les gens veulent dire qu’ils sont assujettis à ces disciplines qu’ils le sont… Il y a de nombreux publics qui aiment des choses neuves et heureusement !

MJ : Avez-vous le sentiment que les pratiques de composition instantanée sont moins légitimes au regard des politiques culturelles ? Pour quelles raisons selon vous ?
Elles sont impalpables car changeantes… c’est difficile de parler de quelque chose qui change tout le temps… surtout dans notre société où les tomates sont calibrées et où les grosses tomates de jardin font peur à la plupart des consommateurs car elles sont craquelées…

MJ : Avez-vous la sensation que la composition instantanée soit considérée comme moins légitime par rapport aux formes plus connues du théâtre et de la danse ?
Elle fait peur car elle est jeune… elle n’a que trente ans structurellement parlant… Ainsi les critères objectifs de jugement sont moins connus que pour des modes d’écriture plus âgés… c’est la loi de la nouveauté ! Cela peut effrayer les critiques, les institutionnels ou toutes les personnes qui sont en situation de jugement objectif… le public lui s’en moque.

LE CONCEPT DE NON DANSE, DE NON THEATRE

MJ : La composition instantanée se construit-elle en opposition aux formes classiques ?
Non pas chez moi… c’est juste l’équivalent d’un stylo ou d’un pinceau pour un dessinateur : selon ce qu’il va avoir à faire, il va décider d’utiliser un stylo ou un pinceau, ou les deux. Certains dessinateurs choisissent toujours le même stylo parce qu’il se sentent à l’aise avec et ils peuvent aller plus loin dans leur idée… C’est la même chose : la composition instantanée n’est qu’un outil. Il me correspond mais ce n’est pas le seul outil possible ni pour moi ni pour les autres.

MJ : Pensez-vous qu’elle puisse se développer de façon autonome, sans références aux formes chorégraphiques classiques ? Dispose-t-elle de ses propres références ?
Oui et non. Dans le microcosme, les références sont beaucoup plus larges que la scène (le cinéma, la littérature, la musique etc) nourrissent par leur composition la composition instantanée autant que la chorégraphie le fait. Dans le macrocosme, les penseurs, les historiens, les chercheurs d’art… finiront par trouver des références communes et rattacheront certainement la composition instantanée à la chorégraphie car le théâtre et la musique ont déjà trouvé leur formulation dans divers courants (jazz et free jazz en musique et théâtre d’improvisation en théâtre)… il ne reste plus que la danse me semble-t-il ?

MJ : Peut-on dire que la composition instantanée soit une forme d’avant-garde ?

Non cette forme existe depuis que l’homme crée car tout geste créatif naît de cette étincelle… La composition instantanée affirme seulement qu’il est possible de partager ce moment étincelant et de le célébrer… de le faire devenir éternel par le simple fait de le donner à l’autre… Ce mode d’écriture est l’outil du spectacle vivant le plus en phase avec la société telle qu’elle est en ce moment… plutôt que de courir dans tous les sens, plutôt que de privilégier l’image, la chirurgie esthétique, le regard sur le passé qui était super et l’avenir qui n’est pas terrible… la composition instantanée rappelle simplement que l’on vit ici et maintenant et que l’instant et le quotidien sont des choses merveilleuses…